05/03/2008

Bouquins: Šukran, de Jean-Pierre Andrevon

 

andrevonJe vous l'avais promis dans la colonne de gauche: il faut que je vous parle de Šukran de Jean-Pierre Andrevon.

Šukran est paru chez Folio S-F, mais, comme je l'avais pressenti, c'est moins un roman de science-fiction qu'un polar à prétexte futuriste.

Mais avant de poursuivre, recadrons ce roman grâce à la présentation de l'éditeur:

À Marseille, Roland Cacciari, militaire démobilisé après l’échec d’une piteuse croisade occidentale au Moyen-Orient, tente de survivre en jouant du guitarion à la terrasse des rapid-food. Il se fait remarquer par Éric Legueldre, richissime industriel proche de l’ultradroite qui lui propose de travailler comme veilleur de nuit au sein de son entreprise spécialisée dans les nouvelles technologies. Roland vient, sans le savoir, de mettre le doigt dans un engrenage qui pourrait bien lui être fatal. Car son employeur a organisé un ignoble trafic d’êtres humains, concernant au premier chef les Maghrébins composant désormais 50% de la population marseillaise. Šukran est une fable de science-fiction qui prend des allures de thriller. Écrit il y a vingt ans, ce magnifique roman, qui a obtenu le Grand Prix de la Science-Fiction française, reste d’une brûlante actualité.

Avec le résumé, je crois que tout est dit, ou presque. Mais bon, moi, vous m'connaissez, je ne peux pas m'empêcher de mettre une pièce sur le trou. Alors, en voiture Arthur.

Commençons par l'« ambiance » du bouquin: elle tient beaucoup du film noir (enfin, pour ce que j'en connais, hein). Andrevon en est tout à fait conscient, il fait même dire à plusieurs reprises à son (anti-)héros que « sa vie ne cesse de prendre exemple sur le cinéma ». L'auteur ne fait pas d'ailleurs pas l'impasse sur quelques clichés (parmi ceux-ci, deux femmes plus ou moins fatales dont il a juste radicalisé la couleur de cheveux, de blond à blanc pour l'une et de brun à noir pour l'autre). Quant à Roland Cacciari, qu'on ne cesse dans le roman de comparer à Brando (celui d'Un tramway nommé désir, pas celui du Parrain – ben tiens), il tient, lui, le rôle du pauvre type embarqué dans une histoire qui le dépasse, qui voudrait bien ne pas se mouiller mais qui s'y retrouve jusqu'au cou – parce que, malgré tous ses efforts pour paraître détaché, il reste ce qu'il est, c'est-à-dire un être humain sans doute un peu anar, mais nanti d'une conscience en bon état de marche. (Note: vérifier si Andrevon n'a jamais écrit pour la série « Le Poulpe ».)

Quant à la langue, bon, on n'est ni chez Audiard (quoique), ni chez San Antonio, mais il y a cette certaine gouaille qui caractérise le langage polar. Echantillon:

« - Rassurez-vous, Lodi, je vais parfaitement bien. J'ai de grandes jambes, une veine de cocu et, comme dit le proverbe, la guêpe qui me piquera le cul n'est pas encore sortie de son cocon. Soit dit en passant, je viens de l'inventer. Le proverbe en question... » (p.145)

Enfin: l'intrigue. Elle simple, mais efficace. Šukran était d'actualité à l'époque de la première parution du roman (1989); il aurait été d'actualité dans les années soixante (note: vérifier si Andrevon n'a pas fait la guerre d'Algérie. Si non, probable qu'il a eu des copains qui l'ont faite); il est d'actualité aujourd'hui, en 2008; et c'est probable qu'il sera encore d'actualité dans 20 ans. Tout simplement parce qu'Andrevon situe son intrigue dans un cadre de tensions Occident – Orient (ou Islam, si vous voulez), et que ces tensions-là ne sont sans doute pas près de retomber (j'espère me tromper, bien entendu...) C'est cela qui fait la force du bouquin, et non pas les quelques oripeaux S-F qui habillent cette histoire de trafic de Maghrébins.

En conclusion, inutile de comparer Andrevon à Philip K. Dick. Par contre, il serait pertinent, je pense, de le ranger aux côtés d'un Daeninckx. (Ce n'est que mon petit avis, hein, je suis loin d'être une experte... Celui qui veut me reprendre peut m'adresser un courriel ou un commentaire, c'est là pour ça.)

Mon avis que je partage: sans être transcendant, voilà un bon bouquin pour lire dans le train. (Et puis, quelle belle couverture!)

Ah oui: « choukran », ça veut bien dire « merci » en arabe.

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(Attends, comment tu dis? « Et Cali? » Bah... Qui c'est qui chantait « Je ne tirerai pas lâchement sur les blessés », encore?)

21:55 Écrit par Wini dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : romans, polar, s-f |  Facebook |

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